Il est des (rares) rencontres qui vous marquent…

Il est des (rares) rencontres qui vous marquent. Celle qui fut la mienne avec le professeur Michel Pertué en fait partie.

J’ai appris, vendredi matin, son décès. Sous le coup de l’émotion, plusieurs années passées ont alors défilé dans mon esprit.

En 1999/2000, après avoir obtenu mes deux premières années de droit laborieusement à l’université d’Orléans, en ayant pris un soin particulier à travailler les matières qui avaient mes préférences et un soin tout aussi particulier à ne pas travailler celles qui n’avaient pas mes préférences, j’atteins péniblement ce que l’on appelait alors la Licence, avec ce besoin impérieux de trouver enfin ma voie pour me spécialiser en 4e année. Droit public ? Droit privé ? Vu la sélection évoquée précédemment, le droit public devait être le chemin à emprunter.

Devant choisir parmi plusieurs options tout aussi peu alléchantes les unes que les autres pour le garçon de 22 ans que j’étais (arrivé en effet avec deux ans de retard à l’université), j’opte un peu, voire beaucoup, par désespoir de cause, pour un cours intitulé « Histoire des institutions publiques après 1789 ». Les historiens du droit ne font pas toujours – à tort, selon moi – des intitulés de leurs cours une priorité. Cela se vérifiait déjà à l’époque.

Je m’installe dans l’amphi Jacques de Révigny (de mémoire), au premier rang, comme souvent. Mon investissement dans mes études était en effet inversement proportionnel à la place qui était la mienne dans un amphithéâtre ou une salle de TD.

Je me souviens très bien attendre, comme les autres, le professeur, mon menton reposant dans la paume de ma main gauche, le coude posé sur la table, la feuille à carreaux prête à être noircie par le cours à venir. Il y a un très léger brouhaha. Soudain, un bruit de portes qui s’ouvrent et se referment. Je tourne mollement la tête sur ma droite, la décollant ainsi légèrement de ma main. Je vois alors un homme descendre les marches, dans un impeccable costume bleu marine, mis en valeur par une rayonnante cravate rouge, un porte-document sous le bras.

Je note immédiatement son menton légèrement levé, qui donnait à ce professeur un indéniable air aristocratique, contrastant avec le mien, toujours négligemment installé dans ma paume.

Le professeur monte sur la chaire, s’installe, s’assoit, saisit le micro et prend la parole. Et là, tout s’illumine. Immédiatement. Instantanément. Une voix extraordinaire, une diction irréprochable et un charisme incroyable. Je suis littéralement subjugué par ce professeur dont le nom est Michel Pertué.

J’ai l’impression que l’on me raconte une histoire dans l’Histoire ; je peux presque fermer les yeux et vivre les événements. Je me souviens de cette formule connue : « Le Directoire, c’est le sabre », qu’il utilisait pour résumer la dépendance du régime du Directoire envers l’armée pour se maintenir au pouvoir, le poing serré, avec ce regard si intense qui se fixait sur moi, premier rang oblige.

J’ai passé les plus belles 39 heures de cours de ma vie. Et j’ai obtenu, dans cette matière, la meilleure note jamais obtenue au cours de mes études de droit (et qui venait contrebalancer, disciplinairement et moralement, le 3/20 obtenu en 1re année à l’examen d’histoire du droit…).

J’avais trouvé ma voie : ni droit public, ni droit privé, histoire du droit. Et surtout, surtout, je me disais en mon for intérieur : « Je veux être lui ».

Après deux années à Aix-en-Provence, où j’ai suivi une maîtrise générale (nous étions seulement trois inscrits dans cette « spécialisation » sur des centaines d’étudiants) pour pouvoir suivre le plus possible de cours en histoire du droit, et où j’ai poursuivi par le DEA dirigé par le regretté professeur Ganzin, je suis revenu m’inscrire en thèse à Orléans. Non pas avec Michel Pertué, mais avec le doyen Éric Gojosso, avec qui j’avais tissé des liens particuliers au cours de l’année précédente (lui, l’Aixois expatrié à Orléans ; moi, l’Orléanais exilé à Aix).

Au cours de mes années de thèse, de fin 2001 à juin 2007, bien que je demeurasse à Paris, j’ai eu quelquefois l’occasion de discuter avec le professeur Pertué. Je dois avouer qu’il m’impressionnait et je n’osais pas vraiment l’approcher.

Je me souviens cependant particulièrement d’un voyage d’études organisé en 2003 par mon laboratoire de rattachement, à Macerata, au cours duquel certains doctorants, dont moi, avaient été invités à prononcer une conférence. Dans le vol qui nous emmenait dans la région des Marches, nous étions placés l’un à côté de l’autre. Après quelques propos généraux, j’ai alors pris mon courage à deux mains et lui ai fait part de mon ressenti à la suite du cours qui était le sien quatre années auparavant, lui indiquant ainsi que c’était grâce à lui que j’avais choisi la voie de l’histoire du droit.

Je me rappelle le début de son propos : « Allons, allons, mon cher Anthony, vous me voyez trop beau… ». J’étais un peu comme un fan qui avait pu approcher son idole et lui dire combien il appréciait ce qu’il faisait. J’étais simplement heureux.

Un autre moment de joie – et de soulagement – fut ma soutenance de thèse en 2007. Il était évident, au regard de mon sujet et de mon rattachement à Orléans, que Michel Pertué devait présider le jury, d’autant plus que l’heure d’une retraite bien méritée allait très prochainement sonner. Ce qui fut le cas.

Curieusement, je n’ai pas un souvenir précis de son propos, les seules traces restantes étant celles consignées dans mon rapport de soutenance. Je me souviens de quelques reproches, de quelques conseils, formulés sur un ton bienveillant, presque amical, avec cette voix si particulière, encore et toujours.

Les années ont passé. Nos relations se résumaient principalement à des cartes de vœux envoyées chaque année. Jusqu’à cet appel téléphonique de février 2020.

« Allô, Anthony, Michel Pertué à l’appareil… » ;
« Bonjour, Monsieur le Professeur… ».

Le professeur Pertué m’expliqua qu’il était membre de l’Académie d’Orléans et qu’à ce titre, il souhaitait organiser un colloque sur l’une de ses anciennes figures, à savoir Guillaume-François Le Trosne, auteur dont j’avais pu étudier les œuvres au cours de mes années de thèse.

Il m’a alors proposé d’organiser avec lui et le doyen Jean-Paul Pollin cette manifestation scientifique. J’ai évidemment accepté sans l’ombre d’une hésitation. Je voyais cette opportunité comme le parachèvement de cette rencontre qui s’était opérée vingt ans auparavant.

C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’il m’a demandé, très rapidement, de délaisser le « Monsieur » et le vouvoiement pour l’appeler simplement Michel et le tutoyer. Je suis parvenu à l’appeler par son prénom, mais je n’ai jamais pu le tutoyer.

J’ai apprécié pouvoir préparer et organiser ce colloque avec lui au cours de nombreuses conversations téléphoniques et de quelques déjeuners. Décalée d’une année à cause de l’épidémie de la Covid, cette manifestation s’est tenue en novembre 2021 à Orléans.

Les mois qui ont suivi furent intenses, car il nous a fallu préparer très rapidement l’ouvrage réunissant les contributions. Là encore, nous avons beaucoup échangé et il n’hésita pas à donner de son temps pour relire les contributions avec un soin attentif, traduisant son souci du travail bien fait et d’une certaine perfection vers laquelle il convenait de tendre.

L’ouvrage est paru en juin 2023. La boucle était, en quelque sorte, bouclée pour moi : avoir pu travailler avec la personne qui m’avait montré la voie (et la voix) à suivre.

Il est donc des (rares) rencontres qui vous marquent. À vie. Celle qui fut la mienne avec le professeur Michel Pertué en fait indéniablement partie.

Repose en paix, Michel.

Anthony.

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