Les coulisses de l’habilitation à diriger des recherches : compte rendu
Le 9 juin 2026, nous avons eu le plaisir d’accueillir les professeurs Anne-Sophie Chambost (Sciences Po Lyon) et Caroline Gau-Cabée (Université Toulouse Capitole) pour échanger sur les raisons de faire une HDR et le bon moment pour s’y engager, les étapes de réalisation d’une HDR (préparation des mémoires, procédure d’inscription et déroulement de la soutenance) et les effets et l’utilité de l’HDR (avantages pour le laboratoire, accès au professorat, activités éditoriales et conduite de projets de recherche).
Anne-Sophie Chambost a soutenu son habilitation à diriger des recherches à l’université Jean Moulin Lyon 3 en 2012, en présentant un mémoire inédit sur Autour de la réforme du concours et des études de droit. Un sujet de controverse entre les revues juridiques de la Monarchie de Juillet. Ce mémoire a été publié à la Revue d’histoire des facultés de droit et de la science juridique (2013, n°33, p. 261-382) sous le titre « Une controverse au long cours : la réforme du concours et des études de droit dans les revues Foelix et Wolowski ».
Caroline Gau-Cabée a soutenu son habilitation à diriger des recherches à l’université de Toulouse Capitole en 2019, en présentant un mémoire inédit sur Le filtrage des pourvois par la Cour de cassation. Histoire d’une révolution culturelle (1790-2019) et une synthèse des travaux sur La loi, le juge et le justiciable. Variations sur le thème des processus de création du droit. Ce mémoire inédit a été publié en 2021 aux Éditions de l’IRJS sous le titre La cassation française à l’épreuve du nombre. Chronique d’une émancipation inachevée.
Voici le compte rendu de cet atelier.
I. Pourquoi faire une HDR ?
1. L’intérêt de la démarche
- Une régulation institutionnelle : L’HDR fait office de filtre pour l’accès aux postes de Professeur des Universités (PR), dans un contexte de raréfaction de ces postes.
- L’absence d’automatisme : L’accès au professorat n’étant pas automatique après l’obtention de l’HDR, il est conseillé de ne pas concevoir ce diplôme uniquement en fonction de « l’après », mais comme un jalon en soi.
- Une stratégie collective : La démarche ne peut être dissociée d’une stratégie collective menée à l’échelle des laboratoires et des sections du Conseil National des Universités (CNU), afin que l’obtention de l’HDR puisse effectivement conduire à l’ouverture d’un poste de PR.
- De nouvelles responsabilités : Elle permet d’accéder à des fonctions institutionnelles plus élevées et d’encadrer officiellement des travaux de recherche (thèses, comités de suivi).
- Un bilan de carrière et de nouvelles perspectives : Pour certains maîtres de conférences (MCF), l’HDR intervient par exemple dix ans après le recrutement, après la production de nombreuses publications dans des champs divers. Elle offre l’opportunité de dresser un bilan de son parcours et de définir des perspectives pour la suite de sa carrière.
- L’attrait du mémoire inédit : Si le mémoire inédit n’était pas la norme partout par le passé, sa préparation constitue un exercice intellectuel stimulant (notamment pour ceux qui ont évalué les travaux de leurs pairs au sein du CNU). Il offre l’opportunité d’investir un nouveau champ de recherche, de se réinventer scientifiquement et de donner naissance à de nouveaux projets éditoriaux (par exemple, la création de collections universitaires).
2. Un timing idéal ?
- Une maturation à long terme : L’HDR peut être soutenue plusieurs années (parfois jusqu’à vingt ans) après la thèse. Le moment ne doit pas être un frein dès lors que l’on est porté par un projet qui sera valorisé dans le cadre du diplôme d’abord, d’une publication ensuite.
- L’exercice de l’ego-histoire : Cet exercice de réflexivité impose un recul temporel minimal pour que le chercheur puisse identifier un fil conducteur et une cohérence à travers la diversité de ses recherches.
- Une rupture méthodologique et épistémologique : Entre la publication de la thèse et l’HDR, les enjeux méthodologiques évoluent. Il faut du temps pour mûrir son projet et démontrer sa capacité à investir un nouveau domaine scientifique, évitant ainsi d’être enfermé dans une spécialisation unique. De plus les questions méthodologiques ont commencé à intéresser les historiens du droit autour des années 2010 ce qui a contribué à donner de l’intérêt à une HDR plus reconnue qu’avant ces années là.
- La dimension pédagogique : En tant qu’enseignant-chercheur, ce temps de maturation doit également intégrer la réflexion sur l’encadrement des doctorants et les enjeux pédagogiques.
3. Le rôle du laboratoire : soutien ou impulsion ?
- Un soutien multidimensionnel : Parfois, le laboratoire apporte un soutien moral indispensable, de plus il est possible de connaître une intégration aux équipes pédagogiques de Master 2, une participation aux comités de suivi. Le laboratoire peut aussi aider au financement de l’impression des manuscrits et de la publication du mémoire inédit.
- Une autonomie matérielle : Parfois, l’outil numérique rend le soutien matériel du laboratoire moins nécessaire, la démarche s’effectuant en totale autonomie.
4. L’intérêt d’être membre d’un jury d’HDR
- L’ouverture interdisciplinaire : Être sollicité comme juré en histoire du droit, mais aussi dans des disciplines connexes (droit public, droit privé, histoire politique, philosophie politique) permet d’observer la diversité des pratiques scientifiques et d’évaluer des dossiers volumineux (pouvant atteindre 1 200 pages).
- La redécouverte de l’ego-histoire : Inspiré par des historiens comme Patrick Boucheron, cet exercice de synthèse analytique et d’autobiographie intellectuelle – rédigé à la première personne – permet à la personnalité du chercheur de s’affirmer. En histoire du droit, cet exercice gagne à être développé pour dépasser une certaine réserve disciplinaire.
- Un espace de discussion scientifique privilégié : Contrairement à une soutenance de thèse, la soutenance d’HDR s’apparente davantage à une discussion entre collègues à l’image de ce qui se fait dans un colloque donnant lieu à des débats passionnants.
- La redéfinition des normes : Pour les membres du jury, c’est l’occasion d’évaluer un travail inédit tout en revisitant les normes implicites de leur propre discipline et de l’exercice même de l’HDR, laissant ainsi de la place aux trajectoires académiques singulières.
II. Comment faire une HDR ? (organisation et procédures)
1. L’organisation matérielle et les garants
- Le choix du garant : La démarche débute parfois par un échange avec son ancien directeur de thèse, suivi du choix d’un « garant » (qui ne joue pas le rôle d’un directeur de thèse classique mais accompagne le projet). Ce choix se fonde souvent sur des affinités scientifiques ou des projets de mutation.
- L’accompagnement scientifique : Le garant est idéalement un spécialiste du domaine investi mais pas toujours. Si les conseils sont parfois rares, ils restent précieux et stimulants. Il n’est pour autant, pas un directeur de thèse.
2. Les relations avec l’administration et les réformes
- Les procédures sont variées : Selon les cas,les étudiants HDR bénéficient d’une relative simplicité administrative, sans entraves majeures concernant le calendrier ou la composition du jury. Dans d’autres cas, la procédure est plus lourde. À Toulouse, le dossier d’inscription, visé par la Direction d’Appui à la Recherche, est accompagné de nombreuses pièces ainsi que des avis du directeur de laboratoire et du directeur de l’École Doctorale. L’ensemble doit être soumis au Conseil de la Recherche au moins 5 semaines avant sa réunion. Après validation par la présidence de l’université, l’inscription administrative doit être formalisée auprès de l’École Doctorale.
- Les conditions de composition du jury : À Toulouse, le jury doit respecter la parité de genre et être composé d’au moins 5 membres, dont 3 extérieurs. L’un des 3 pré-rapporteurs (qui émettent un avis pour autoriser la soutenance) ne siège pas au sein du jury de soutenance.
3. Le choix du sujet de l’inédit
- L’approche par les controverses pour Anne-Sophie Chambost : Un sujet peut s’imposer par l’étude de controverses juridiques au sein de revues spécialisées, permettant de faire ressortir une ligne éditoriale et de soulever des enjeux méthodologiques forts.
- L’approche par les archives pour Caroline Gau-Cabée : Un sujet peut se construire progressivement (parfois sur plusieurs années) à partir de la confrontation à des divergences jurisprudentielles ou à l’étude d’institutions disparues ou occultées (ex. la chambre des requêtes de la Cour de cassation). La quête obsessionnelle d’une source ou d’une citation non sourcée peut guider une recherche au long cours dans les archives.
4. L’ordre de production des mémoires
- L’inédit d’abord, l’ego-histoire ensuite : Commencer par la rédaction du mémoire inédit est une méthode courante. L’exercice de l’ego-histoire peut s’avérer déstabilisant pour certains chercheurs qui craignent de devoir créer une cohérence artificielle dans un parcours scientifique qu’ils jugent dispersé.
- L’approche de l’ego-histoire : Pour surmonter cette difficulté, il est conseillé de privilégier un récit lucide, honnête et introspectif plutôt qu’un fil conducteur artificiel. Conçu comme une autobiographie intellectuelle combinée à une synthèse analytique, cet exercice s’avère finalement passionnant et permet d’y intégrer ses réflexions sur l’enseignement.
5. Les difficultés rencontrées
- Le facteur temps : Concilier la recherche avec de lourdes charges pédagogiques et administratives est une difficulté majeure. Le caractère discontinu du travail de recherche est souvent inconfortable et exige un effort quotidien intense dans la phase finale de rédaction.
- L’isolement et la confidentialité : Une certaine forme de réserve (voire de paranoïa légitime) peut s’installer, poussant le candidat à restreindre ses communications scientifiques pour éviter le vol de son sujet, ce qui réduit temporairement ses publications et crée un inconfort.
III. L’après-HDR
1. Les débouchés
- Si certains bénéficient d’un alignement de planètes favorable (soutenance, qualification, ouverture de poste, recrutement), la situation est plus critique pour ceux qui soutiennent de brillantes HDR sans perspective de poste de PR. L’HDR devient alors une simple « plus-value » à la thèse, sans la sécurité d’un statut supérieur. L’arrêt de l’évaluation des dossiers de qualification par certaines sections du CNU ou la réduction des voies d’accès (comme le 46-1) affaiblissent parfois les perspectives traditionnelles de ce diplôme.
2. Les apports : satisfaction personnelle et évolution pédagogique
- La satisfaction personnelle : L’HDR apporte avant tout une profonde satisfaction personnelle. C’est un jalon essentiel, un exercice d’introspection « entre soi et soi » qui valide un parcours de recherche.
- L’encadrement doctoral : L’apport scientifique majeur est la possibilité de diriger des thèses seul ou en codirection, répondant à une motivation forte d’encadrer de jeunes doctorants.
- La valorisation de la carrière : Sur le plan administratif, l’HDR constitue une ligne essentielle sur le CV pour solliciter des avancements de grade, indépendamment de l’accès au poste de PR.
- L’impulsion de nouveaux projets : La réalisation du mémoire inédit agit souvent comme un déclencheur pour initier des projets d’envergure immédiate : direction de colloques, création de collections éditoriales ou exploration de nouvelles pistes de recherche.
3. L’édition du mémoire inédit et l’expertise scientifique
Le développement de l’expertise : La publication de l’HDR offre une visibilité scientifique accrue. Elle permet d’être identifié par des chercheurs d’autres disciplines (comme la sociologie, la philosophie, l’histoire des lettres, la science politique, le droit privé et le droit public). Enfin, l’HDR ouvre les portes de l’expertise scientifique nationale et internationale, les titulaires de l’habilitation pouvant être sollicités pour évaluer des demandes de financement de projets de recherche (en France mais aussi en Belgique ou en Suisse).
La recherche d’un éditeur : La publication du mémoire inédit nécessite parfois un travail de mise à jour, notamment lorsque l’intégration du droit positif est imposé par le sujet et les bornes chronologiques choisis. Certains mémoires inédits peuvent cependant être publiés rapidement. Les stratégies éditoriales consistent à solliciter des éditeurs nationaux ou des presses universitaires spécialisées (ex. Mare & Martin, IRJS Éditions, Lextenso, LexBase). LexBase et la collection « Contextes. Culture du Droit » au sein de La Mémoire du Droit sont intéressés par la publication du mémoire inédit.






